La durabilité ne se mesure pas uniquement aux émissions. Elle se construit aussi dans la qualité des sols, la gestion des prairies et l’équilibre des écosystèmes.
Entretien avec Arnaud Stas, attaché au SPW Agriculture, Ressources naturelles et Environnement et coordinateur du plan wallon de transition agroécologique Terraé.
Sols vivants, prairies et biodiversité : les fondations d’un élevage bovin durable
Lorsqu’on évoque l’impact environnemental de l’élevage bovin, le débat se concentre souvent sur les émissions de gaz à effet de serre. Pourtant, cette approche ne raconte qu’une partie de l’histoire. Les prairies, les sols et la biodiversité qui les habitent rendent des services essentiels à l’agriculture, au climat et aux territoires ruraux. Pour Arnaud Stas, coordinateur du plan wallon de transition agroécologique Terraé, comprendre ces interactions est indispensable pour évaluer la durabilité des systèmes d’élevage de manière plus complète.

La santé des sols, un enjeu central pour l’agriculture
« Les sols et la biodiversité sont à la base de la production agricole », rappelle Arnaud Stas. Un sol en bonne santé ne se contente pas de supporter les cultures : il stocke l’eau, recycle les nutriments, nourrit les plantes et abrite une biodiversité fonctionnelle qui contribue à la fertilité et à la résilience des exploitations.
Cette vision est au cœur du projet Terraé, le plan wallon de transition agroécologique mis en place dans le cadre du Plan de relance de la Wallonie. Son objectif est d’accompagner les agriculteurs vers des systèmes plus autonomes, plus résilients et moins dépendants des intrants, en s’appuyant sur la recherche participative, les réseaux d’agriculteurs et le partage de connaissances techniques.
L’agroécologie ne consiste pas à appliquer une recette unique. Elle cherche plutôt à améliorer progressivement le fonctionnement global du système sol-plante-animal, en tenant compte des réalités de chaque exploitation.
Qu’est-ce qu’un « sol vivant » ?
Sous nos pieds se trouve un monde souvent invisible mais extraordinairement actif. Un sol vivant abrite une multitude d’organismes : bactéries, champignons, vers de terre, insectes, acariens et bien d’autres espèces encore.
Ces organismes décomposent la matière organique, recyclent les éléments nutritifs, créent de la porosité dans le sol et favorisent la croissance des plantes. Ils jouent également un rôle essentiel dans l’infiltration de l’eau, la stabilité de la structure du sol et le stockage du carbone.
« Plus cette biodiversité est fonctionnelle, plus le sol est capable de remplir ses fonctions naturelles », explique Arnaud Stas. Autrement dit, un sol biologiquement actif permet de réduire le recours à certaines interventions extérieures et améliore la capacité des cultures à faire face aux aléas climatiques.
Comment les sols se dégradent-ils ?
La qualité biologique d’un sol peut être progressivement altérée par différentes pratiques agricoles. Parmi les principaux facteurs de dégradation figurent les perturbations excessives du sol, le manque de couverture végétale, l’érosion, des rotations culturales trop simplifiées ou encore la diminution des apports de matière organique.
À l’inverse, les enseignements du réseau Terraé mettent en avant plusieurs pratiques favorables à la régénération des sols : maintenir un couvert végétal, diversifier les rotations, introduire des légumineuses, préserver les prairies, développer l’agroforesterie, augmenter les apports organiques et limiter les perturbations inutiles du sol. L’objectif n’est pas de transformer brutalement une exploitation, mais d’améliorer progressivement le fonctionnement biologique des parcelles.
Les prairies permanentes : un patrimoine écologique souvent méconnu
Dans les systèmes d’élevage bovin herbagers, les prairies permanentes occupent une place centrale. Elles constituent de véritables réservoirs de biodiversité, favorisent le développement d’une vie du sol riche et protègent les terres contre l’érosion.
Elles jouent également un rôle important dans le maintien de la structure des sols et dans l’équilibre écologique des paysages ruraux. Les prairies naturelles et les prairies à haute valeur biologique sont notamment des éléments clés du maillage écologique wallon.
Leur intérêt climatique est souvent présenté sous l’angle du stockage du carbone. Arnaud Stas nuance cependant cette idée : « Le principal enjeu est avant tout de conserver les stocks de carbone déjà présents dans les sols. »
En Wallonie, plusieurs observations récentes suggèrent d’ailleurs une tendance au déstockage du carbone dans certaines prairies, liée notamment aux sécheresses répétées depuis 2018, à l’intensification de certaines pratiques, à la réduction du pâturage ou encore à la diminution des restitutions organiques lentes.
Autrement dit, les prairies ne peuvent pas être considérées automatiquement comme des puits de carbone supplémentaires. Leur principal intérêt climatique réside dans leur préservation, afin d’éviter les émissions importantes qui résulteraient de leur retournement ou de leur conversion vers d’autres usages.
Le pâturage, un équilibre à trouver
Le pâturage est souvent au cœur des systèmes bovins durables. Lorsqu’il est bien géré, il favorise le recyclage des éléments nutritifs grâce aux restitutions organiques des animaux et soutient l’activité biologique du sol.
Il contribue également au maintien d’un couvert végétal permanent, élément essentiel pour protéger les sols et limiter l’érosion.
À l’inverse, un pâturage trop intensif ou mal maîtrisé peut provoquer du tassement, une dégradation du couvert végétal et une détérioration progressive de la qualité du sol. Comme souvent en agroécologie, tout est affaire d’équilibre et d’adaptation aux conditions locales.
Une autre lecture de l’élevage bovin
Pour Arnaud Stas, il est important de dépasser une lecture de l’élevage limitée aux seules émissions de gaz à effet de serre.
Les systèmes herbagers rendent également de nombreux services écosystémiques : maintien de la biodiversité des milieux ouverts, préservation des paysages, infiltration de l’eau, production de biomasse à partir de ressources non directement consommables par l’être humain et conservation des prairies permanentes.
Cette approche plus globale permet d’évaluer les élevages non seulement par leurs impacts, mais aussi par les fonctions qu’ils assurent au sein des territoires. Cette reconnaissance des services rendus par les systèmes herbagers ne dispense toutefois pas de poursuivre les efforts visant à réduire l’intensité des systèmes d’élevage lorsque celle-ci est trop élevée. L’enjeu est de concilier valorisation des services écosystémiques et adaptation progressive des chargements animaux afin de préserver durablement les sols, l’eau, la biodiversité et le climat.
L’autonomie alimentaire des exploitations, l’intégration d’arbres et de haies, la valorisation des légumineuses, la gestion raisonnée du pâturage ou encore la conservation des prairies extensives apparaissent ainsi comme des leviers particulièrement intéressants pour les élevages bovins.
Mesurer les progrès plutôt que rechercher une solution unique
L’un des enseignements majeurs de Terraé est que les améliorations sont généralement progressives. Elles peuvent être suivies grâce à différents indicateurs : teneur en matière organique, activité biologique, présence de vers de terre, stabilité structurale, infiltration de l’eau ou encore performances techniques et économiques de l’exploitation.
Des outils de diagnostic, comme DECiDE, OASIS ou Open Compass, permettent d’évaluer les pratiques à l’échelle de la ferme et d’identifier des pistes de progrès en matière de durabilité, de cycle de l’azote ou d’émissions par hectare.
L’important n’est pas d’obtenir une valeur parfaite à un instant donné, mais de suivre une trajectoire d’amélioration dans le temps.
Une transition qui concerne toute la société
La transition agroécologique ne repose pas uniquement sur les agriculteurs. Selon Arnaud Stas, elle implique également les pouvoirs publics, les filières agroalimentaires et les consommateurs.
Les agriculteurs doivent être accompagnés dans leurs changements de pratiques, les filières doivent mieux répartir la valeur créée, et les citoyens doivent pouvoir effectuer des choix alimentaires éclairés, en tenant compte de l’origine, du mode de production et de la qualité des produits.
« Un sol agricole durable est un sol capable de produire aujourd’hui tout en conservant sa fertilité, sa biodiversité et ses fonctions écologiques pour les générations futures », résume-t-il.
Derrière chaque prairie et chaque parcelle agricole se joue donc bien plus que la production d’aliments : la capacité de nos systèmes agricoles à rester productifs, résilients et vivants dans un contexte de changement climatique et de raréfaction des ressources.



