À Dorinne, une station scientifique observe les échanges entre le troupeau, la prairie et l’atmosphère. Des données concrètes pour mieux comprendre l’impact réel de l’élevage.
Entretien avec Adrien Paquet, éleveur bovin.
Élevage bovin et carbone : ce que révèle une prairie wallonne observée depuis 15 ans
Peut-on parler de viande durable sans nier les émissions de gaz à effet de serre liées aux bovins ? Pour Adrien Paquet, éleveur à Dorinne (Namur), la réponse passe d’abord par les données. Depuis une quinzaine d’années, sa ferme accueille une station de mesure du réseau scientifique européen ICOS (Integrated Carbon Observation System), un observatoire qui analyse en continu les flux de gaz à effet de serre entre les prairies, les animaux et l’atmosphère.
Loin des idées reçues, cette recherche permet de mieux comprendre un élément souvent absent du débat : la capacité des prairies à stocker du carbone dans le sol.

Une tour qui mesure les échanges entre la prairie et l’atmosphère
Au milieu d’une prairie où pâture un troupeau d’une quarantaine de vaches se dresse une tour de mesure peu commune. Cette station ICOS enregistre en permanence les émissions de CO₂, de méthane (CH₄) et d’autres paramètres climatiques.
L’objectif n’est pas de défendre un modèle agricole, mais de mesurer objectivement son fonctionnement. « Je voulais savoir si notre modèle d’élevage, celui que l’on pratique en Wallonie, avait réellement un impact négatif sur l’environnement. Si les résultats avaient confirmé cet impact négatif, j’aurais changé mes pratiques », explique Adrien Paquet.
Cette démarche est importante, car de nombreuses études qui ont longtemps nourri le débat public portaient sur des systèmes d’engraissement intensifs, comme les feedlots américains, très différents des élevages herbagers majoritaires en Wallonie.
Les prairies permanentes : un puits de carbone souvent méconnu
Les bovins sont des ruminants. En digérant, ils émettent du méthane, un gaz à effet de serre puissant. Cet aspect est bien connu. Ce qui l’est moins, c’est que les prairies permanentes associées à ces élevages captent elles aussi du carbone grâce à la photosynthèse.
Le carbone absorbé par l’herbe est transféré vers le sol par les racines et par une partie de la matière organique restituée par les animaux. Au fil des années, ce processus peut conduire à un stockage durable de carbone dans les sols.
Selon les mesures réalisées sur la prairie de Dorinne, le carbone stocké par cette prairie compense environ 70 % des émissions de gaz à effet de serre liées à l’élevage qui y est associé sur une année.
Ce résultat ne signifie pas que l’élevage devient automatiquement « neutre en carbone », mais il montre que l’évaluation d’un élevage doit prendre en compte à la fois les émissions et les capacités de stockage.
Pourquoi l’état de la prairie compte autant
L’un des enseignements des observations menées sur le terrain est que toutes les prairies ne stockent pas le carbone de la même manière.
Une prairie dont l’herbe est régulièrement broutée, sans être surpâturée, reste dans une phase de forte activité photosynthétique. Les jeunes pousses captent davantage de carbone, tandis que les racines se renouvellent plus rapidement, enrichissant progressivement le sol en matière organique.
À l’inverse, une prairie laissée longtemps sans pâturage voit son activité photosynthétique diminuer lorsque l’herbe monte en graines.
Autrement dit, la gestion du pâturage influence directement la capacité de stockage du carbone.
Un élevage qui produit plus avec moins
Pour Adrien Paquet, réduire l’empreinte carbone d’un élevage ne consiste pas uniquement à diminuer le nombre d’animaux. L’enjeu est surtout d’améliorer l’efficacité du système de production.
Maîtriser la fécondité du troupeau, limiter les pertes, optimiser la croissance des animaux ou encore produire des fourrages de qualité permet de produire la même quantité de viande avec moins de ressources et moins d’émissions par kilogramme de viande.
Cette approche rejoint les objectifs de nombreuses démarches de transition agricole : mieux produire plutôt que simplement produire moins.
La biodiversité fait aussi partie du bilan
Les prairies permanentes jouent un rôle qui dépasse le seul stockage du carbone. Elles participent au maintien des paysages ruraux, favorisent la présence de haies, d’oiseaux, d’insectes et d’autres espèces liées aux milieux ouverts.
Sur la ferme de Dorinne, les bâtiments d’élevage accueillent notamment des hirondelles et des chauves-souris, espèces qui dépendent souvent de ces infrastructures agricoles pour nicher ou se reproduire.
Pour Adrien Paquet, la durabilité d’un élevage ne peut donc pas être évaluée uniquement à travers les émissions de gaz à effet de serre : elle inclut également la biodiversité, l’entretien des paysages et la capacité des agriculteurs à vivre de leur métier.
Consommer durablement : une question d’origine
Interrogé sur les gestes à la portée des consommateurs, l’éleveur insiste sur l’importance de l’origine de la viande.
Choisir une viande issue d’un élevage local, lié à l’herbe, permet de soutenir des systèmes où les animaux valorisent des prairies, utilisent des coproduits agricoles et s’inscrivent dans un territoire.
L’objectif n’est pas nécessairement de consommer davantage de viande, mais de privilégier une viande mieux produite, mieux tracée et plus cohérente avec les ressources locales.
Ce que la science apporte au débat
Les travaux menés autour de la station ICOS ne prétendent pas résoudre à eux seuls la question climatique. Adrien Paquet rappelle d’ailleurs qu’un bilan carbone reste un indicateur, construit à partir de nombreuses données : carburant, engrais, alimentation animale, stockage dans les sols, cultures fourragères, etc.
Mais ces mesures ont un mérite essentiel : elles permettent de dépasser les idées reçues.
L’élevage bovin émet des gaz à effet de serre, c’est un fait. Les prairies associées à certains systèmes d’élevage peuvent aussi en capter une part importante, c’en est un autre. Comprendre cette double réalité est indispensable pour construire des politiques agricoles et des choix de consommation fondés sur des données scientifiques plutôt que sur des simplifications.
Comme le résume Adrien Paquet : « Il faut regarder le problème dans son ensemble : les émissions, mais aussi le stockage du carbone, la biodiversité et la manière dont on produit. »



